Le combat ordinaire 




2026
techniques variables, dimensions variables
Exposition à la galerie AlMa, Montpellier (34)





Le titre de cette exposition doit son origine à celui de la bande-dessinée Le combat ordinaire[1]. Quatre tomes dressant le parcours d’un jeune photographe de presse, lassé d’immortaliser les horreurs du monde, qui s’interroge sur l’avenir et son rapport aux autres.

 Si Pablo Garcia recourt à ce titre, c’est probablement parce que son travail plastique est fortement empreint d’une dimension sociale. Les œuvres présentées dans cette exposition découlent d’une période marquée par de vives manifestations sociales et populaires en France entre 2018 et 2019, dites mouvement des Gilets jaunes. Sans être directement liées à ce mouvement, les œuvres de Pablo Garcia – intitulées non sans humour Gilles & John – incarnent une atmosphère de révolte.

L’ensemble de dessins en grand format réalisé à l’encre de Chine, par exemple, fait apparaître des volutes évoquant celles produites par les gaz lacrymogènes et autres fumigènes qui ont habité les ronds-points français durant de longs mois. Plutôt que de se concentrer sur une représentation de la rébellion, l’artiste choisit de focaliser son attention sur le pouvoir évocateur de la fumée. Il procède ainsi à une forme de détournement qui n’est pas sans rappeler des artistes majeurs comme Gustave Courbet. En choisissant de représenter des paysans, ouvriers ou anonymes, le peintre du réalisme s’appuyait sur des scènes ordinaires pour témoigner de revendications sociales. Une manière de politiser le regard par le truchement.



Ce procédé de contournement s’inscrit au long cours dans le travail de Pablo Garcia qui, à partir de 2014, s’intéresse au camouflage. Volontairement ambigus, les paysages ou éléments de la nature qu’il représente deviennent sous sa main des formes abstraites. Le terrain de l’abstraction permet de s’affranchir d’une représentation trop directe, sans jamais s’éloigner complètement de la critique sociétale qui anime l’artiste.

Dans cette perspective, on distingue dans un des panneaux de bois peints le message grinçant d’« utopie d’occase »[2]. Un humour caustique qu’il cultive depuis plusieurs années à travers différentes pièces comme Nous n'oublierons jamais (2014-2021) – des inter funéraires aux messages peu conventionnels –, La BM du Seigneur (2021) ou encore Sonate pour une gouttelette (2021) pour laquelle l’artiste exposait une veste Lacoste comme un vêtement cérémoniel.

La majorité de ses œuvres laisse néanmoins au regardeur le soin de convoquer son propre univers. La paréidolie, cette tendance naturelle à voir des formes familières dans des images vagues ou ambiguës, est pleinement assumée par l’artiste. Une manière, comme il l’indique, d’insuffler de la poésie dans la révolte. Il en va ainsi aussi de ses peintures sur bois. Les volutes investissent cette fois un matériau brut, laissé pour partie délibérément apparent.

La peinture dessine ici encore des formes nuageuses dans une palette restreinte, tel que le vert, ou le bleu et l’orange. La surface même du bois devient une couleur à part entière, laissant apparaître ses veinures. L’absence de perspective et l’aplat de couleurs vives renvoient à cette célèbre citation du peintre Maurice Denis en 1890 : « Se rappeler qu'un tableau, avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées[3]. » Une définition de la peinture inspirée par les travaux des synthétistes à la fin du XIXe siècle qui s’affranchissent progressivement de la figuration pour tendre vers une forme d’abstraction.



Le choix d’utiliser une part du support comme surface convoque aussi des mouvements d’avant-garde du XXe siècle, notamment Supports/Surfaces qui à la fin des années 1960 remet radicalement en cause la peinture en mettant en valeur ses fondamentaux, la toile et son châssis.

Pablo Garcia fait un choix quelque peu différent, le bois n’est pas seulement un châssis, mais le support tout entier de la peinture, voire l’unique matière. Ainsi en est-il du dessin en creux de palissade pour laquelle les volutes se distinguent par leur absence. Le bois mis en avant n’est pour autant pas un matériau noble, au contraire. Il ne s’agit pas de valoriser une matière précieuse mais bien de mettre l’accent sur un bois aux propriétés plus utilitaires. 

Ce bois est celui-là même utilisé pour des chantiers de construction, voire pour se barricader. On pense notamment aux institutions, publiques comme privées qui, lors de manifestations, utilisent ce matériau à faible coût pour se protéger. L’artiste érige ainsi un matériau populaire et fonctionnel au rang d’œuvre plastique.

Le recours au bois introduit parallèlement la question du volume et plus particulièrement celle du relief. Les dessins de Pablo Garcia s’émancipent de leur support papier pour se déployer sous forme de bas-reliefs aux lignes organiques. Différents éléments se superposent pour créer un assemblage aux couleurs vives. Depuis bientôt dix ans, l’artiste mène des recherches autour de ces formes issues de la nature et la manière de les transposer en bas-reliefs abstraits.

On pense ici aux travaux d’une figure majeure de l’abstraction du XXe siècle, Hans Arp, qui à partir des années 1910 fonde ses recherches sur « les lois du hasard » en privilégiant des matériaux bruts. Il développe alors ses reliefs qu’il appelle des « formes terrestres » grâce à l’assemblage de morceaux organiques et mouvants, une manière non pas de copier la nature mais d’en saisir la forme évolutive. Référence centrale pour Pablo Garcia, les travaux de Hans Arp rejoignent ses questionnements autour de la pauvreté des matériaux et la transposition de des formes.


En deux dimensions, celles-ci se déploient à travers des peintures à l’acrylique ou à l’encre de Chine, des aquarelles et des dessins au pastel. En trois dimensions, elles se déclinent en bas-reliefs faits de bois ou de métal à partir de dessins numériques, et plus récemment à l’aide d’une imprimante 3D.

Le dénominateur commun de tous ces médiums repose sur la volute, le nuage, autrement dit une forme évanescente et énigmatique, qui en appelle tout autant aux fumigènes qu’à la nature. Deux dimensions distinctes qui se rejoignent peut-être sur le terrain de la poésie, celle d’une poétique de la révolte populaire.



Dr Gwendoline Corthier-Hardoin
Historienne de l’art et commissaire d’exposition

[1] Manu Larcenet, Le combat ordinaire, 4 tomes, Paris, Dargaud, 2003-2008.
[2] Titre du quatrième album studio de Zebda, 2002.
[3] Maurice Denis, dans Art et critique, 23 et 30 août 1890.




Paramètres fluctuants

En toute innocence, le brouillard touche la cime des arbres ; la forêt vit dans le silence, il lui importe peu d’être envahie par une substance si légère. Plus légère qu’une danse ou une main.
Adnan Etel. Le destin va ramener les êtres sombres, p 193. Éditions Points, collection, Points Poésie.


Cher Pablo,

Sans la nommer, ne pas oublier l’enfance.
Sans la nommer, aimer l’altération de l’adolescence, la libre pensée.
Sans la nommer, inviter l’histoire, celle que tu écris chaque jour de tes gestes, de ces partages de frontières. Tu vois, au plus simple de nos conversations, je retiens qu’il te faut insister et frôler l’épaisseur de la vie dense. Alors, lorsque les nuages s’étirent, ils sont ces mystères propres à conjurer le mauvais sort.
Ils sont aussi la Scille maritime sur les terres sablonneuses ou rocailleuses du littoral méditerranéen, celle qui s’étale, tentant de chasser l’œil tyrannique. Ils sont aussi la valeur sentimentale de la mémoire souple faite de ces parfums de batailles, paysages, couleurs, formes et êtres vulnérables.
En une parade déliée tu tentes de ne jamais te perdre à la résignation.

Valérie Mazouin



Dans sa volonté de protéger les vivants de l’effet exaspérant d’un présent permanent, la nature créa la mémoire. Une évasion. Un repos. Tout ce que je fais est mémoire. Même tout ce que je suis.
Adnan Etel. Le destin va ramener les êtres sombres, p 193. Éditions Points, collection, Points Poésie.

En rythme doux, si les nuages s’envolent tu ne peux plus sourire. La musique, en nappe régulière, ouvre à l’étendue du champ rétréci par des murets de pierres blanches. Sous tes pieds, une herbe sèche, courte, blesse légèrement la peau. Au bord des fossés, en contrebas de la façade sud d’un mas, les lumières  s’échappent de la lucarne du sous-sol.

En rythme doux, si les nuages s’envolent tu ne peux plus sourire. Sans le savoir, tu cherches le sens des mots.

Il te fallait t’absenter, conduire, rouler assez longtemps et trimballer ces vies accrochées les unes aux autres. Fort de cette vertu apotropaïque que tu sais de la campagne, l’objet est simple : effleurer, demeurer là. Tu as décidé de t’éloigner un peu.

En rythme doux, si les nuages s’envolent tu ne peux plus sourire. La retenue est-elle en capacité d’éviter un ratage ? Tu cherches toujours à savoir.

Mais savoir quoi ? Il faut être patient avant que le cœur sensible ne s’effondre.
Le vent tord les arbres. Les formes se dissolvent. Leurs apparitions s’étoffent.



En rythme doux, si les nuages s’envolent tu ne peux plus sourire. Les yeux tournés à l’intérieur découvrent un état tapageur, le bruit du cœur cogne fort. Ta parole contre la leur, apprendre à entendre ce qu’ils ont dit.

La baraque prend feu, les sollicitations étreignent. Marionnettes, divergences idéologiques, ta conception des usages s’effritent. Plier, déplier le roulis d’une lisière perméable aux jeux des attentions.

En rythme doux, si les nuages s’envolent tu ne peux plus sourire. Un jeune garçon déboule. Tu ne le connais pas.

Vos deux silhouettes se dessinent sur la fin de cet après-midi en tension de tes récits.
Un signe d’affection réciproque — clin d’œil — l’espace du champ s’épaissit de votre échange rapide.
L’enfant te parle, tu lui réponds. Il vient jouer un peu dehors.
La fête est là… un peu plus haut.
Il s’ennuie. On fait une cabane ? T’es venue pourquoi ? T’es qui ? Interstice.
Ne bougeons plus : l’énigme d’un sourire esquissé en douce reste sur la photo.


Pour Pablo Garcia
De Valérie Mazouin


Crédit photos : Aloïs Aurelle