Combat ordinaire

Dr Gwendoline Corthier-Hardoin, historienne de l’art et commissaire d’exposition
février 2026


Exposition Le combat ordinaire, galerie AlMa, Montpellier (34), février 2026


Le titre de cette exposition doit son origine à celui de la bande-dessinée Le combat ordinaire[1]. Quatre tomes dressant le parcours d’un jeune photographe de presse, lassé d’immortaliser les horreurs du monde, qui s’interroge sur l’avenir et son rapport aux autres.

Si Pablo Garcia recourt à ce titre, c’est probablement parce que son travail plastique est fortement empreint d’une dimension sociale. Les œuvres présentées dans cette exposition découlent d’une période marquée par de vives manifestations sociales et populaires en France entre 2018 et 2019, dites mouvement des Gilets jaunes. Sans être directement liées à ce mouvement, les œuvres de Pablo Garcia – intitulées non sans humour Gilles & John – incarnent une atmosphère de révolte.  

L’ensemble de dessins en grand format réalisé à l’encre de Chine, par exemple, fait apparaître des volutes évoquant celles produites par les gaz lacrymogènes et autres fumigènes qui ont habité les ronds-points français durant de longs mois. Plutôt que de se concentrer sur une représentation de la rébellion, l’artiste choisit de focaliser son attention sur le pouvoir évocateur de la fumée. Il procède ainsi à une forme de détournement qui n’est pas sans rappeler des artistes majeurs comme Gustave Courbet. En choisissant de représenter des paysans, ouvriers ou anonymes, le peintre du réalisme s’appuyait sur des scènes ordinaires pour témoigner de revendications sociales. Une manière de politiser le regard par le truchement.

Ce procédé de contournement s’inscrit au long cours dans le travail de Pablo Garcia qui, à partir de 2014, s’intéresse au camouflage. Volontairement ambigus, les paysages ou éléments de la nature qu’il représente deviennent sous sa main des formes abstraites. Le terrain de l’abstraction permet de s’affranchir d’une représentation trop directe, sans jamais s’éloigner complètement de la critique sociétale qui anime l’artiste.

Dans cette perspective, on distingue dans un des panneaux de bois peints le message grinçant d’« utopie d’occase »[2]. Un humour caustique qu’il cultive depuis plusieurs années à travers différentes pièces comme Nous n'oublierons jamais (2014-2021) – des inter funéraires aux messages peu conventionnels –, La BM du Seigneur (2021) ou encore Sonate pour une gouttelette (2021) pour laquelle l’artiste exposait une veste Lacoste comme un vêtement cérémoniel.

La majorité de ses œuvres laisse néanmoins au regardeur le soin de convoquer son propre univers. La paréidolie, cette tendance naturelle à voir des formes familières dans des images vagues ou ambiguës, est pleinement assumée par l’artiste. Une manière, comme il l’indique, d’insuffler de la poésie dans la révolte. Il en va ainsi aussi de ses peintures sur bois. Les volutes investissent cette fois un matériau brut, laissé pour partie délibérément apparent.

La peinture dessine ici encore des formes nuageuses dans une palette restreinte, tel que le vert, ou le bleu et l’orange. La surface même du bois devient une couleur à part entière, laissant apparaître ses veinures. L’absence de perspective et l’aplat de couleurs vives renvoient à cette célèbre citation du peintre Maurice Denis en 1890 : « Se rappeler qu'un tableau, avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées[3]. » Une définition de la peinture inspirée par les travaux des synthétistes à la fin du XIXe siècle qui s’affranchissent progressivement de la figuration pour tendre vers une forme d’abstraction.

Le choix d’utiliser une part du support comme surface convoque aussi des mouvements d’avant-garde du XXe siècle, notamment Supports/Surfaces qui à la fin des années 1960 remet radicalement en cause la peinture en mettant en valeur ses fondamentaux, la toile et son châssis.

Pablo Garcia fait un choix quelque peu différent, le bois n’est pas seulement un châssis, mais le support tout entier de la peinture, voire l’unique matière. Ainsi en est-il du dessin en creux de palissade pour laquelle les volutes se distinguent par leur absence. Le bois mis en avant n’est pour autant pas un matériau noble, au contraire. Il ne s’agit pas de valoriser une matière précieuse mais bien de mettre l’accent sur un bois aux propriétés plus utilitaires. 

Ce bois est celui-là même utilisé pour des chantiers de construction, voire pour se barricader. On pense notamment aux institutions, publiques comme privées qui, lors de manifestations, utilisent ce matériau à faible coût pour se protéger. L’artiste érige ainsi un matériau populaire et fonctionnel au rang d’œuvre plastique.

Le recours au bois introduit parallèlement la question du volume et plus particulièrement celle du relief. Les dessins de Pablo Garcia s’émancipent de leur support papier pour se déployer sous forme de bas-reliefs aux lignes organiques. Différents éléments se superposent pour créer un assemblage aux couleurs vives. Depuis bientôt dix ans, l’artiste mène des recherches autour de ces formes issues de la nature et la manière de les transposer en bas-reliefs abstraits.

On pense ici aux travaux d’une figure majeure de l’abstraction du XXe siècle, Hans Arp, qui à partir des années 1910 fonde ses recherches sur « les lois du hasard » en privilégiant des matériaux bruts. Il développe alors ses reliefs qu’il appelle des « formes terrestres » grâce à l’assemblage de morceaux organiques et mouvants, une manière non pas de copier la nature mais d’en saisir la forme évolutive. Référence centrale pour Pablo Garcia, les travaux de Hans Arp rejoignent ses questionnements autour de la pauvreté des matériaux et la transposition de des formes.

En deux dimensions, celles-ci se déploient à travers des peintures à l’acrylique ou à l’encre de Chine, des aquarelles et des dessins au pastel. En trois dimensions, elles se déclinent en bas-reliefs faits de bois ou de métal à partir de dessins numériques, et plus récemment à l’aide d’une imprimante 3D.

Le dénominateur commun de tous ces médiums repose sur la volute, le nuage, autrement dit une forme évanescente et énigmatique, qui en appelle tout autant aux fumigènes qu’à la nature. Deux dimensions distinctes qui se rejoignent peut-être sur le terrain de la poésie, celle d’une poétique de la révolte populaire.

[1] Manu Larcenet, Le combat ordinaire, 4 tomes, Paris, Dargaud, 2003-2008.
[2] Titre du quatrième album studio de Zebda, 2002.
[3] Maurice Denis, dans Art et critique, 23 et 30 août 1890.