Plus haut (parler c’est faire du charme)




2025
acier thermolaqué

dimensions variables 




Commande et acquisition du théâtre de la Vignette, Montpellier (34), 2025

Entretien avec Éric Mangion, directeur du FRAC Occitanie Montpellie
“ Éric Mangion : Votre installation s’appelle « Plus haut (Parler, c’est faire du charme) ». Pouvez-vous nous expliquer l’origine et le sens de ce titre ?
Pablo Garcia : Cette installation s’intègre dans une série débutée en 2022, Plus haut, de représentations plus ou moins abstraites de fumées, de nuages. Ce sont des histoires de flux gazeux qui se diffusent et parfois se croisent dans l’espace. Cette série vient toujours en réponse à des commandes in situ, qui jouent fortement avec l’espace.

Le titre est, à l’image de cette série faite de bas-reliefs à prendre selon les références dont chacun ou chacune dispose. Sa lecture est très ouverte.

Plus haut, au premier degré, c’est se dire que les flux, les nuages vont toujours plus haut justement. C’est métaphoriquement une volonté d’élévation de l’esprit, de la réflexion. Prendre de la hauteur par rapport au réel pour en tirer une vision plus philosophique, ouverte au débat.

Mais c’est aussi le détournement d’un titre éponyme d’un morceau de rap d’egotrip d’Alkpote et Vald daté de 2017 - un clin d’œil de culture populaire qui me nourrit aussi dans mes réflexions, dans ces joutes verbales, la recherche du bon mot, du jeu de mots. Titre que je viens accoler avec malice à une citation du philosophe Gilles Deleuze (Parler, c’est faire du charme) issue de son documentaire/entretien filmé L’Abécédaire de Gilles Deleuze, à C comme Culture. Il vient y confronter l’écrit et la parole des « intellectuels ».
J’aime les grands écarts culturels entre le populaire et le savant. Se dire que rien ne doit être cloisonné mais que la curiosité doit être partout, que la culture justement est un tout. « Être aux aguets », comme le disait justement Deleuze.

Cette juxtaposition de références improbables est aussi une manière d’ouvrir les discussions dans cet espace propice à la rencontre qu’est ce hall entre la bibliothèque, l’entrée du théâtre de La Vignette, cette agora appropriée aux échanges. Ce lieu, à la croisée de l’écrit et de la parole, était l’endroit idéal pour mon installation.

É.M. : Est-ce pour toutes ces raisons que vous avez opté pour la représentation d’un flux de paroles et de pensées qui se croisent ?

P.G. : L’idée du flux des idées et de la parole s’est tout de suite imposée à moi face à cette colonne noire, rappelant inévitablement le film 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. J’y ai vu immédiatement des éléments tourbillonnants qui embrassent et qui embrasent cette colonne.

Ma proposition se tient sur le fil entre représentation figurative et abstraite, volontairement pour que chacun y fasse sa propre lecture. Des pensées de la bibliothèque, des voix qui sortent du théâtre sont tel un brouhaha qui monte. Des idées, des paroles qui s’échangent et se fusionnent. Elles créent de nouvelles pensées, et mon installation propose une représentation de ce bouillonnement intellectuel : des chemins parcourus, des errances parfois, des différences de points de vue…, tenter de mettre en image le débat, ses nuances et ses glissements. Charmer son interlocuteur pour l’emmener sur son terrain, voir que rien ne sort de nulle part, que l’échange et l’écoute sont au cœur de la création, quelle qu’elle soit.

Une lecture de cette colonne de fumée pourrait aussi être vue comme un hommage à l’histoire de la contestation étudiante. Ces flux sot ceux de la rumeur qui enfle lors de débats et autres assemblées générales, aux différences de points de vue. L’installation serait alors un rappel de la défense du bien public de la diffusion du savoir et de la recherche fondamentale.




É.M. : Quelle technique avez-vous employée pour produire cette installation ?

P.G. : L’installation est produite dans des conditions presque industrielles. Je pars d’un dessin, mélangé entre dessin réel à la main et conception numérique. Puis, le résultat est envoyé en découpe laser, soudé, et enfin thermolaqué selon un nuancier RAL, qui est le nuancier assez réduit de l’industrie justement.

Il en ressort un objet hybride à la fois sensible sur le dessin mais en même temps avec une finition tendue et sans accroc. L’objet une fois posé devient comme un élément de bande dessiné dans le réel.

É.M. : Vous travaillez souvent in situ, dans des contextes spécifiques. À quelles difficultés ou contraintes vous êtes-vous heurté ici ?

P.G. : J’aime le rapport à l’espace, et donc travailler in situ est assez capital pour moi. Le défi plus que la difficulté ici est de produire quelque chose qui doit rester valable dans le temps. Il y a déjà d’autres commandes dans l’université, d’époques différentes, et s’intégrer dans cette histoire n’est pas sans pression !

Pour ce qui est des contraintes techniques elles sont toujours pour moi des éléments qui permettent de fixer un point de départ. Ici, elles étaient assez évidentes et de l’ordre de la sécurité, ce qui laisse une large marge de manœuvre pour s’amuser avec l’espace.

É.M. : Les couleurs ont un sens capital dans votre œuvre. Pourquoi en général ? Et quels sens prennent-elles ici ?

P.G. : L’usage de la couleur n’a pas été une évidence au début de mon travail qui touchait plus à des représentations invisibles. Puis, la couleur est venue par le biais de dessins de paysages (la série Paysages d’événements débutée en 2012) où je m’inspirais des codes de la cartographie et particulièrement géologique.
Je ne me définis pas du tout comme peintre et mon savoir sur l’utilisation de la couleur est assez empirique et instinctif. Je travaille toujours avec des nuanciers, ce qui me contraint en restreignant les choix et donc les possibilités. Cette utilisation parfaitement antinaturaliste de la couleur me permet de me décaler du réel, comme un camouflage. La lecture de mes dessins s’ouvre ainsi à de plus grandes possibilités d’interprétation, presque comme des paréidolies, ces illusions qui consistent à voir des choses figuratives et familières dans des éléments naturels et abstraits.

Il n’y a pas de sens sur le pourquoi de telle teinte ou de telle autre. Je joue juste d’harmonies et de dissonances colorées en fonction du lieu, des premières couleurs choisies… ”